Bien le bonjour de Murphy...

Il s’était souvent demandé s’il devait ou pas en vouloir à ses parents ! Quelle idée saugrenue de l’appeler ainsi ! Nos géniteurs devraient toujours penser qu’un prénom se supporte toute la vie ! Y avait-il une relation de cause à effet, ou simplement, était-il né sous une mauvaise étoile… N’empêche que prénommer son gamin Murphy, il fallait oser !

Fidèle à son patronyme, et à la légende qui l’entoure, toute son existence n’avait été qu’un long calvaire de malchance. Cela avait débuté dès les premiers jours, quand le magnifique berceau neuf, que sa mère avait acheté, avait cédé sous son poids plume, à la seconde même où on l’y avait déposé. Une goupille mal sertie, avait répondu le fabricant. Défaut de fabrication, désolé… La roue infernale avait commencé à tourner… Durant toute son enfance, il était devenu un habitué des urgences voisines. À tel point que ces derniers avaient fini par contacter les services sociaux. Il ne dut qu’à sa malchance de ne pas être placé dans une famille d’accueil. C’est en l’emmenant à l’hôpital, que l’enquêtrice dut se rendre à l’évidence. Comment avait-il fait pour se coincer les doigts dans la portière au moment où elle l’avait refermé ? Mystère ! En une heure, temp impartis à son enquête dans le foyer familial, il avait réussi à tomber dans l’escalier, à se brûler avec une tasse de thé chaude renversée sur ses cuisses, pour finir avec une porte de voiture sur la main. L’air las de la mère valait tous les discours du monde. Ce n’était que désespoir dans son regard. « C’est toujours comme cela », avait-elle simplement dit… Affaire classée…

Grandir ne changea rien, il avait appris à faire avec. Il évitait tout sport un peu violent, se contentait de marche à pied quand ses copains faisaient du vélo. Il a voulu faire du football. La tentative s’arrêta lors du premier match. Il était gardien. Mauvaise idée. Le premier tir en sa direction fut fatal à sa carrière. Le ballon frappa le poteau, le but n’était pas rentré, mais la cage fut déstabilisée et s’effondra sur lui. Il ne remit plus jamais les pieds sur un terrain de sport.

Dans le même ordre d’idée, il ne sut jamais ce qu’était un transport en commun à l’heure, par contre il connaît tout des pannes des bus ou des trains. Il peut répéter par cœur tous les messages d’excuses que distillent les haut-parleurs nasillards de ces engins.

Côté cœur, ce n’était guère mieux, s’il faisait de nombreuses conquêtes, celle-ci était souvent brèves. Il était mignon, et inspirait la pitié de ces dames. Passé le temps des premières rencontres, elle finissait par fuir cette boule de poisse en tous genres. Le plus dur pour lui était déjà d’arriver aux premier rendez-vous sans poser de lapin involontaire. Quand il avait passé l’épreuve de la voiture en panne, voire de l’accident, de l’embouteillage inopportun ou encore de la perte de l’adresse, rien n’était gagné. Le parcours du combattant continuait, au restaurant ou au bar. Il fallait éviter le versement de liquide, plus ou moins coloré, sur le corsage de la belle, le renversement de table du plus sympathique effet, ou les facéties d’une carte bleue brusquement devenue inutilisable ! Après ce cap, la soirée pourrait bien se finir si l’on admet qu’il s’agit d’un jour de chance, où nul parent ou ami ne débarque par inadvertance dans le lieu des ébats ; je ne parle même pas des officiels de ces dames qui n’auraient jamais du être dans le coin, ce qui lui valut quelques bleus ou séances de rhabillage sur un trottoir de Montparnasse à 4 heures du matin. Je vous fais grâce des considérations sur la solidité du mobilier ou encore des préservatifs…

Toujours est-il qu’il finit par en trouver une qui s’accrocha à lui plus longtemps que de coutume. Il ne lui manquait plus qu’un boulot stable, un travail où il pourrait rester plus que quelques jours sans mettre en périls l’entreprise. Il était devenu la bête noire de tous les services informatiques, il n’avait pas son pareil pour faire rendre l’âme à un serveur, juste en appuyant sur une touche. Toute faille cachée c’était pour lui. Il avait bien essayé le commercial, mais arriver à l’heure chez un client était un impératif, tout autant que ne pas plier les voitures de société. Sa tentative dans la restauration s’arrêta au premier chaland qui n’apprécia guère de voir servi son cassoulet à l’ancienne sur son veston. La faute en revenait à un pied de chaise malencontreusement placée sur son chemin !

Un samedi après-midi, il crut bien que sa malchance tournait enfin. Avec Carole, son amie, il était dans un magasin de meuble, afin de remplacer la table dont il avait cassé le pied par inadvertance. C’est à la caisse qu’il vit l’annonce. « Recherche vendeur à plein-temps, se renseigner à l’accueil. » Il chercha vite fait ce que son état pourrait provoquer comme malheurs à ce poste, et ne trouva pas. La chance, encore elle décidément, voulut que le directeur le reçût sur le champ. En quelques minutes l’affaire fut conclue, il commence après demain à 10 heures. Tout le week-end se déroula s’en qu’il ne se passa quoi que ce soit. Serait-ce l’amour de Carole l’antidote ? Lundi matin, il prit son petit-déjeuner, sans en renverser une goutte sur sa chemise blanche, le bus était à l’heure, et le déposa comme prévu cinq stations plus loin. Il était en joie, il allait pouvoir revivre. Il décida de finir à pied. Au bout d’une avenue, ce qui l’inquiéta, c’était la foule agglutinée à l’angle de la rue, et les reflets bleus de gyrophare dans les vitres de l’immeuble. Il pressa le pas, il sentit d’abord la fumée, il accéléra encore et se retrouva enfin à l’intersection. Là, il se mit à pleurer. Le magasin, son espoir, était en flamme.

C’en fut trop pour Carole, elle le quitta sur-le-champ. Ce n’était pas de gaîté de cœur : «…mais que veut-tu, trop c’est trop, je veux un enfant, et avec la sécurité que je n’aurais jamais avec toi… » et elle ajouta, comme tant d’autres «… j’espère que l’on pourra rester ami ? » et elle partie emportant ses affaires et la radio.


Il ferma les volets et décida de ne plus quitter l’appartement. Il regarda la télévision, jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât définitivement après un ultime « pschitt ». Il resta trois semaines enfermé. Une nuit, il prit sa décision. Le matin, il s’habilla, et il sortit. Il pleuvait fort. Il se dirigea vers la gare, et vit passer son train alors qu’il achetait son ticket au distributeur. Ce n’est pas grave, il attendrait le prochain, le dernier, après on n’en parlerait plus… Il allait au début du quai, là où la locomotive avait encore un peu de vitesse en rentrant dans la station. C’était la dernière fois, mais il voulait mettre toutes les chances de son côté. Il ne pouvait pas se rater. Il fixa les rails. Le temps lui paraissait long, mais le renforçait dans sa décision. Il fallait en finir une fois pour toutes. Le quai se remplissait, cela l’embêtait, il savait que ces gens-là, qui n’avaient rien demandé à personne, allaient vivre l’horreur.


Une heure, peut-être deux s’était écoulé, quand le petit haut-parleur de la gare débita son arrêt de mort : « Mesdames et messieurs par suite au mouvement social actuel, nous vous informons que plus aucun train ne circulera aujourd’hui sur cette ligne. La direction vous prie de bien vouloir les excuser pour la gêne occasionnée ». Il fixa une dernière fois les rails…
Quand cela ne veut pas, cela ne veut pas…
Son Murphy ne le quitterait donc jamais…



gare
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Petit texte publié initialement le 20/11/2007

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